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Saga II |
Beijing jeudi 11 avril 2002, j’ai enfin vu la grande muraille. Ce soir devant un feuilleton chinois, je reprends le clavier pour vous raconter un voyage qui n’est aujourd’hui plus que le passé.
Suite … SAGA : partie 2 (attention plus long)
Résumé de l’épisode précédent :
J. (elle tient à garder l’anonymat) après un mois de vacances estivales en Malaisie décide de ne pas rentrer en France comme l’amie qui l’accompagne mais de partir « à l’aventure ». Hong Kong sera la porte du voyage.
A mon arrivée à l’aeroport Chuy You, une copine rencontrée au Havre quelques années plus tôt, est là. Elle m’attend et me guide dans cette nouvelle vie. En guise d’aventure elle me fournit un kit complet job/maison/copains.
Le job : vendre de la décoration française aux sociétés et aux décorateurs.
La maison : une chambre dans l’appartement de à peine 30m² d’une famille chinoise. Je vous présente Maman, Grand-maman (qui dort dans la cuisine sur la machine à laver le linge) et petit garçon capricieux.
Les copains : des jeunes expats qui tentent de faire leur trou dans la ville aigre douce.
M’ayant remis en main les clés de ma nouvelle vie, Chuy You reprend l’avion pour un retour joyeux en France. Joyeux, car elle a oublié de me spécifier que ce job qu’elle me laisse avec soulagement est pourri par les brimades d’un patron autoritaire. Ai-je décider de me libérer d’une vie pour me sentir coincée dans une autre ? La question, je ne me la pose pas longtemps. 2 semaines et je tends au tyran les clés de la société qu’il veut me confier en son absence. « Ca ne va pas être possible et voilà ce que je pense de votre comportement… ». Je quitte la société l’estomac serré, monte dans le premier tramway jusqu’ a un terminus inconnu. Je ressasse et ressasse ce que nous nous sommes dit.
J’ai sauté sur une occasion mais que vais-je faire sans ressource dans une ville si chère ? Le lendemain et pendant une semaine je n’ai rien changé à mon rythme de vie pour ne pas effrayer mes ôtes. Derrière l’apparence d’une vie cadencée sur les mêmes horaires, j’arpentais toute la journée les rues de Hong Kong en frappant aux portes des restaurants et des bars mis sur mon chemin. « Pas de papier, la police est très stricte : pas de boulot ». Hong Kong était passé le mois précédent à la Chine et le message était entendu « un patron qui emploie des serveurs au noir risque non seulement une amende mais également de la prison ferme ».
J’étais sur le point de partir pour la Chine quand un de mes contacts me présente au patron d’un bar de Lan Kwai Fong. Le Chinois hésite car il vient d’embaucher un israélien. Je lui rappelle qu’une fille française c’est si glamour et je lui rajoute un sourire tout bonus. « OK, tu commences ce soir ». Sam, le nouveau serveur israélien est au bar. Grand, la boule à zero et portant un t-shirt savamment troué, Sam est un séducteur aguerri et sûr de ses charmes.
Le bar est petit et tout en longueur. Près de l’entrée, en vitrine, une scène ou se produit un artiste folk anglais. Les clients sont également les bienvenus à exprimer leur talents à l’harmonica ou au micro.
L’équipe : Un vieux barman anglais et bourru, Peter. Un jeune barman anglais aux cheveux gras, Danny. En salle : une serveuse chinoise lesbienne et moi en semaine avec Sam en renfort le week end. A la porte, deux malabars , karaté kid et rambo, les videurs, renforcés le week end par un troisième qui a part sa grande taille n’avait aucun des attributs d’un gros bras.
Fine équipe (a la Armageddon ou autre blockbuster américain) pour un bar de petite taille et à la limite du ringard dans la rue de la soif hong kongaise. Bien sûr, je travaillais maintenant de 17h à 3h et il fallait que j’en parle à ma famille. Vivant dorénavant en décalage par rapport à mes ôtes, l’espace de l’appartement s’en trouvait agrandi. L’après midi, je pouvais profiter du calme et de la présence complice de la grand mère avec qui je communiquais par signes et grimaces.
Une de ces après midi, je me trouvais devant la télé et je regardais la procession du cercueil de Lady Di. J’écoutais émue le présentateur anglais quand il fit référence à une rencontre de Diana avec Mère Teresa peu avant sa mort. A l’annonce de la mort de mère
Teresa, comme un fait su de tous, je fondais en larme. De chaudes et abondantes larmes. La petite grand mère me regarde et explose de rire. Et plus je pleure en montrant du doigt la télé, et plus elle rit. Mère Teresa n’est plus. Je pleure, grand mère rit. La situation était burlesque.
Malgré ma condition financière qui s’améliorait de jours en jours, mes retours nocturnes à la maison n’était pas acceptables pour une famille respectable. Quel était vraiment mon travail? Les possibilités pour une fille travaillant la nuit sont multiples ! Il fallait que je trouve un nouveau chez moi.
Ce nouveau chez moi serait Mirador Mansion. Mirador mansion est un immeuble haut d’environ 18 étages, avec une cours intérieure d’ou remontent les effluves nauséabonds de centaines de logements. Dorénavant je logerai dans une guest house du joli nom de new garden hostel. J’y avais trouvé une place dans un dortoir de 6 filles. Nous avions même un petit balcon fumoir. Mon espace : le lit du bas du coté de la fenêtre. Un paréo accroché au lit du dessus me donnait un semblant d’intimité. Mes compagnes de chambres étaient pour la plupart des filles qui travaillaient au noir à Hong Kong. Une communauté d’européens pour la plupart anglais qui enchaînaient petits jobs sous payés pour joindre les deux bouts. Beaucoup s’étaient arrêté là le temps de remplir leur bourse. Beaucoup n’en repartaient pas car ils tombaient dans le cycle infernal de la fiesta. Cette vie est difficile, la ville est étouffante alors la fête devient un exutoire salutaire. Tous les soirs ils dépensaient ce qu’ils avaient gagné dans la journée.
Pour ma part j’avais ouvert un compte a la Hong Kong banque et tous les deux jours j’y déposais mes pourboires. J’avais un des jobs les mieux payé de la guest house. 6000F de fixe et je doublais cette somme grâce aux pourboires. Ma stratégie : accumuler l’argent pour pouvoir voyager.
Je partais vers 16h de Tsim Tsa Tsui, le quartier bruyant de Kowloon (la partie de Hong Kong sur le continent) ou Nathan Road attirait des hordes de touristes possédés par la fièvre acheteuse. Quelques rues et un grand hôtel à traverser et je me trouvais devant le ferry. Quelques pièces dans le tourniquet pour aller attendre le bateau. Il accoste et se vide de ses passagers venus de Central sur l’île de Hong Kong. La lumière passe au vert, un homme habillé en bleu ouvre la barrière et c’est a vous de monter dans le navire a deux étages. Le vent fouette, et la baie se livre avec ses gratte-ciels. Ces quelques minutes me préparaient à la frénésie de la soirée à venir. Moment de calme ou vos pensées se détachent.
Le bateau est a quai. Ruée vers central. D’un pas rapide je passe un tunnel, tourne à droite puis a gauche. Lang Kwai Fong est devant moi. Il faut grimper la rue. Le Hardy’s est l’avant dernier bar sur la droite. Pete ouvre la boutique. Je mets mon tablier et met tout en place. Les panneaux aguicheurs au dehors, les tabourets à terre. L’attente commence.
Premiers arrivés, les habitués chinois. Copains du patron, ils se rejoignent la tous les jours après le boulot. Je leur sers leur boisson favorite comme d’habitude. Souvent d’autres chinois venaient prendre un snack et profiter des happy hour. J’attend en sirotant un coca le prochain client, la prochaine demande. Vers 19h arrive la serveuse cantonaise. Je vais manger. Souvent je prenais un snack offert gracieusement par la maison. J’avalais ma portion de frite devant l’établissement. Mais cette nourriture grasse et mal nourrissante m’aurait tuée a trop grande dose. Alors 2 fois par semaines, je m’accordais un riz cantonais dans un bouiboui tout proche ou bien un copain anglais qui bossait dans la rue d’a cote m’apportait un sandwich de son boulot. Ma pose d’une demi heure finie, je revenais dans un bar ou l’agitation commençait a se faire sentir. Sam était arrivé, les hostilités pouvaient commencer. Des que le guitariste rentrait en scène, le bar se remplissait et les commandes pleuvaient. La clientèle de deuxième partie de soirée étaient plus cosmopolite. Sam et moi avions notre job à cœur. Nous dansions souvent pour faire monter la température. Les foies des clients criaient jusque sur le trottoir ou il fallait également servir.
J’aimais les clients. L’américain qui m’a offert un harmonica, l’anglais qui a appelé ma mère sur son portable pour que je puisse donner de mes nouvelles, bike et cycle, les australiens fous de bicyclette, le gars aux milles tournées, le français de passage, le type aux dix harmonicas, le marin amerloc, le coiffeur chinois, le directeur d’un grand hôtel de Bangkok… et tant d’autres. Tous me donnaient l’illusion de faire partie d’une confrérie. Serveuse, je pouvais aborder tout le monde, rigoler, papillonner de tables en tables.
Vers 3h nous avions la difficile tache de gentiment conduire les résistants souvent imbibés jusqu'à la porte, aidés par les videurs. Apres avoir essuyé les tables, le sol, remis les tabourets les 4 fers en l’air… à eux la fiesta, à moi ma couchette à Kowloon. Parfois je m’autorisais une after en boite mais rarement car ce qui s’y passait, les pupilles dilatées, n’était pas un de mes dadas.
Puis au réveil un autre jour commençait avec quelques discussions sur la balcon et très vite le boulot. J’avais un jour de congé le dimanche que je passais souvent sur la terrasse de l’autre cote du bâtiment avec des inconnus et des plus connus à discuter, écrire, écouter de la musique.
J’étais heureuse de cette vie avec toutes ses rencontres, avec l’argent qui calmait mes angoisses de manquer, avec sa promiscuité, avec son rythme effréné. J’étais en sécurité. Quand la police fermait tous les bars de Lan Kwai Fong pour un contrôle de papier, je restais calme, muette pendant que Steven, le patron, graissait la patte aux hommes en uniformes.
Les jours s’enchaînaient.
Certains clients revenaient, puis plus. De nouveaux les remplaçaient. La complicité et la gentillesse étaient souvent effacées par le comportement hautain et méprisant de quelques goujats. Peu à peu mon énergie était essentiellement nourrie par l’argent. La fatigue , le krach boursier électrisait l’atmosphère. Le gars « au téléphone à maman» n’était plus. Il avait préfèré laisser sa femme et ses enfants plutôt que de chiffrer les pertes de ses placements devant son patron.
Depuis des jours Sam insistait pour que je sorte après le boulot avec lui et les autres. OK. Je suis donc sortie avec Sam et les videurs à Wanchai, le secteur des boites. Nous avons dansé, perdu un des nôtres enlevé (consentant) par une philippine. Il est 7h et temps pour moi de rentrer. Sam me dit qu’il est trop tôt. Que nous pourrions aller sur Lama island, fumer et faire l’amour. En toute simplicité. Vraiment c’est tentant mais je préfère rentrer. Une autre fois peut être. Pourquoi ce mec avec qui je partageais une complicité, ce mec qui était littéralement poursuivi par de sublimes nénettes qui souvent me confiaient leurs espoirs, pourquoi CE mec ne pouvait pas accepter un NON d’une fille qui ne représentait rien pour lui ?
A partir de ce jour, ce fut l’enfer. Sam ne respectait plus aucune règle et le boulot est devenu un champs de bataille. Le WE, nous touchions 100F d’extra si nous faisions les plus grosses ventes. Jusqu’ici je ne m’étais jamais battu pour cet extra et Sam se le mettait toujours en poche. Blessée par ses réflexions et comportements, je décidais de le frapper dans son orgueil. Le battre ou il était le meilleur. Pet, quand il me sentait flancher, me donnait les mots pour continuer. Ce soir là j’ai gagné, plus que les 100 dollars, ma revanche. La semaine suivante, Sam est parti. Je le suivais quelques jours après.
Je n’étais la plus que pour l’argent. Il fallait que je parte. Mon compte était maintenant fourni et la Chine m’appelait.
Hier, je suis retournée au Hardy’s. Nous sommes le 14 avril et je suis à Shenzen. J’ai passé une nuit à Hong Kong. J’ai repris le ferry, je suis allée à Mirador mansion et bien sur à Lan Kwai Fong. Beaucoup de bars ont changé mais le Hardy’s est toujours là. La patronne est maintenant une canadienne philippine. Je me suis assise au bar, j’ai laissé les souvenirs remonter. Pete était en vacance alors je lui ai laisse un petit mot. Sam est passe il y a un mois, il est marié. Dave, un des videurs est toujours à Hong Kong. Steven le patron a acheter un disco deux rues plus loin qu’il a baptisé Hardy’s II et a eu quelques problèmes avec la mafia.
Comment décrire les sentiments qui serrent votre estomac et votre gorge quand il faut partir ? Est ce de la nostalgie ? Peut être que l’on se rend compte que les lieux restent mais qu’ils sont investis par d’autres, comme une petite mort.
Hong Kong m’a appris beaucoup sur mes possibilités et mes limites, sur ce que je cherchais. J’étais prête pour la CHINE. Je vous invite à lire mon avis de HK à Lijiang ou je raconte mon périple. Un mois de tourisme en Chine.
De retour à Hong Kong, je pris quelques jours pour dire au revoir à tout le monde et transférer mon argent sur mon compte en France.
Prochaine destination : retour en Malaisie pour retourner sur le lieu du message, pour revoir Paul et Awi.
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